09 juin 2006

Jack Kerouac et la poésie

"Moi j'essayais de faire la vielle distinction habituelle entre les vers et la prose, lui disait "Écoute, Percepied, est-ce que tu crois à la liberté? — eh bien dis ce que tu voudras, c'est de la poésie, tout ça c'est de la poésie, les beaux vers c'est de la poésie." — "Oui" disais-je, "mais les vers c'est des vers et la prose de la prose." — "Non, non" hurlait-il "tout ça c'est de la poésie." "D'accord," disais-je "je crois que tu crois à la liberté et peut-être que tu as raison, prends encore un verre." Et il m'a lu son "meilleur vers" qui avait quelque chose à voir avec "rarement nocturne" dont j'ai dit que ça ressemblait à de la poésie de petite revue et que ce n'était pas ce qu'il avait fait de meilleur…"
 
Les souterrains, Gallimard, 1964. 

28 avril 2006

L'Express donne une petite place à la poésie

"Ce que me semble prendre en compte la poésie - celle qui m'intéresse le plus - est cet entre-deux qui est le nôtre. Nous sommes des êtres du milieu. Ni plantes ni animaux, nous n'appartenons pas à la nature de la même manière qu'eux, mais, comme eux, nous en faisons partie. Tout en ayant les deux pieds collés à la réalité terrestre, nous sommes des créatures aspirées vers ce que Mallarmé appelait “l'instinct de ciel en chacun”. Cette nature intermédiaire de l'homme, la poésie s'en occupe plus que tout autre art. Sa fonction, si elle en a une, serait celle-ci: dire comment nous sommes au monde et contribuer à nous y installer un peu mieux… Mais la poésie ne désire pas être “utile”. Le balai sert à balayer. La poésie ne sert pas à poétiser. Si elle le fait, c'est de manière indirecte. Pour moi, la poésie est d'abord affaire de respiration, aussi bien que de résistance, notamment à l'usure des mots. Car nous n'avons pas pleinement conscience de la langue que nous parlons. Je suis très malheureux d'entendre toutes ces vociférations contemporaines, ce jeu débile avec le langage que la publicité instaure. Le rapport au sens est essentiel si l'on veut lutter contre l'intolérance et le fanatisme, contre le simplisme et la langue de bois."
 
L'Express du 27/04/2006
Entretien avec Jean-Michel Maulpoix par Laurence Liban (extrait)
 

25 avril 2006

Hommage à Claude Esteban

Claude Esteban était né en 1935. Sa brusque disparition, mi avril, alors que son dernier livre de poèmes, Le Jour à peine écrit, était sur le point de paraître chez Gallimard, laisse un vide irremplaçable dans la poésie française contemporaine.

Celui qui s’impose aujourd’hui comme l’un des meilleurs poètes de cette deuxième moitié du 20ème siècle, expliquait dans Ce qui retourne au silence (2004, ed. Léo Scheer) , comment les deux langues, l’espagnole (il est le traducteur de Paz, Quevedo, Borges, Jorge Guillen entre autres) et la française qui se combattaient dans sa tête «comme deux visions et deux versions irréconciliables du monde», ont produit cette écriture du dénuement, de l’émotion contenue, à la recherche d’une authenticité toujours plus grande qui doit autant à Yves Bonnefoy qu’au peintre Morandi. Et, de fait, réflexion sur les arts plastiques et sur la poésie, chez lui ne se séparent jamais. Poèmes ou prose, quelques titres suffisent à le désigner: La saison dévastée (1968), Dans le vide qui vient (1976) Soleil dans une pièce vide (1991) , Morceaux de ciel, presque rien (2001) . Le deuil (dans un de ses plus beaux livres: Elégie de la mort violente (1989, ed. Flammarion) , la désolation intérieure, exprimés dans de courts poèmes d’une rare densité, dans lesquels le temps est comme «accumulé dans la minute qui les profère» , alternant avec des morceaux de prose d’une admirable frappe, tout cela témoigne dans le registre de l’écriture, d’une volonté de «restituer à la personne humaine qui parle et au monde que les mots convoquent, une sorte d’assise, précaire sans nul doute mais qui va en s’affermissant». Alors que la poésie moderne tend plutôt à l’évacuer, Claude Esteban réaffirme la primauté du sujet «non pas entité close, éprise de son essence, mais un surgissement individuel de l’être qui ne s’éprouve et ne se reconnaît que par le regard qu’il porte, le geste qu’il dirige vers le dehors, vers cette extériorité qui loin de l’annuler, le confirme à travers l’autre que lui-même.»
Claude Adelen

14 avril 2006

Claude Esteban est mort

 

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Demain n'est plus. C'est hier qui triomphe au pied des immortelles. Tout reprendre à rebours. Sans hâte, avec les mots. Danse, bel écureuil du temps, sur notre histoire. Saute d'un siècle à l'autre. Hop, l'infini! Les vieux calculs griffonnés sur l'adrdoise, comme ils s'effacent dans le cœur d'un homme soudain nu.

 

(Claude Esteban, Conjoncture du corps et du jardin, Flammarion)

 

Claude Esteban vient de nous quitter lui qui disait de la poésie: "Tout langage de la poésie, et la peinture en est une des plus pures manifestations, unit de manière insécable le signifiant et le signifié, la lettre et l'esprit qui l'anime et, s'agissant d'une image peinte, le paraître et ce qu'il donne à voir, ce qu'il propose et ce qu'il suggère, tout se lie et se lit et se révèle conjointement." (L'ordre donné à la nuit)

13 avril 2006

Le poète officiel officie

la poésie c'est quelque chose croyez-moi
pas un ovni ni un extra-terrestre c'est sûr
c'est absolument sûr c'est ça pas autre chose
mais c'est ce quelque chose là le oui le non
mais pas le peut-être ni le sait-on-jamais c'est
d'abord ce que je dis que c'est et vous savez
que je ne mens jamais ergo la poésie
c'est ça du moins s'il y en a car s'il n'y
en a pas alors c'est différent s'il y en a pas
c'est différent et ça ça peut pas se discuter
la poésie c'est quand je parle du moins quand
je me souviens que je parle du moins quand
je dis que je me souviens que je parle et que
je parle pas quand je ne le dis pas la poésie
c'est quelque chose comme ça ou presque

 

Cent un poèmes du poète aveugle
(JP Balpe, éditions Farrago)