16 décembre 2010

Ancienneté de la génération automatique

A trente ans, [Saikaku] arrive à la maîtrise totale de son talent. Sa carrière consite alors en un étourdissant enchaînement de happenings: il improvise en public des poèmes par centaines, dix mille en dix jours devant le temple shintoïste d'Ikutama à Osaka, mille six cents en une seule journée devant un temple bouddhiste du même quartier, quatre mille en vingt quatre heures, enfin, battant son propre record et méritant ainsi le titre de niman-ô — le vénérable des Vingt Mille —, à l'âge de quarante-deux ans, il compose en un jour vingt-trois mille cinq cents poèmes devant le temple de Sumiyoshi." (Philippe Forest, Sarinagara)

Mon générateur de poèmes a, en 1985, au Centre Georges Pompidou, en deux mois, produit 35600 poèmes, ce qui n'égale pas de le record de Saikaku. Il est réjouissant qu'un esprit humain du dix septième siècle soit capable de battre un ordinateur du vingtième siècle. Les poèmes de Saikaku ont, pour la plupart, disparus au vent de l'oralité. Les miens ont été conservés sur une disquette informatique qui doit traîner quelque part, désormais illisible, dans la poussière des archives du Centre Georges Pompidou. Et c'est très bien ainsi, la poésie doit être volatile, fruit de l'instant, instable et périssable. Sa conservation est une hérésie…

01 septembre 2010

Lectures poétiques recommandées par le BIPVAL pour septembre 2010

Anne Portugal, La formule flirt, POL, 13,00 €

Le style d’Anne Portugal est remarquable entre tous dans sa dislocation systématique de la phrase et l’emploi permanent des locutions les plus ordinaires qui font de sa lecture une plongée dans quelque chose comme des conversations incessantes jamais abouties, en suspens, où l’on ne sait jamais ce qui commence et ce qui s’achève, comme si l’auteur jouait aux dés des fragments d’un envahissant discours interieur.

 

Franck Venaille, La descente de l’Escaut, Poésie/Gallimard.

Qui ne connaît la collection anthologique Poésie/Gallimard qui s’efforce de proposer comme un panthéon de la poésie contemporaine. Le risque, bien entendu, étant de ne présenter que des « paroles gelées », des écritures sûres, affirmées, presque formatées pour l’institution universitaire. Cette fois-ci c’est Franck Venaille que présente Jean-Baptiste Para, une voix pas assez connue avec pourtant plus de quarante ans de publications poétiques remarquables.

 

Michel Robic, Roman bref, Albertine, 10,00 €

Ce livre s’intitule donc « Roman bref » et c’est en effet un écrit qui joue des limites de la prose et de la poésie en feignant de raconter quelque chose comme une élégie dont le lecteur devine les péripéties au travers de descriptions de lieux et de paysages peu déterminés, une recherche maîtrisée du non-dit.

 

Joumana Haddad, Miroirs des passantes dans le songe, Al Dante, 17,00 €

Omniprésence de la mort dans une tentative d’exorcisme, d’apprivoisement, d’incantation par les mots, la répétition des mots et l’invocation dialoguée, avec de poètes femmes de toutes origines mais qui ont toutes choisi de se suicider : Alfonsina Storni, Karin Boye, Ana Cristina Cesar, Tove Ditlevsen, Marina Tsvetaieva, Florbela Estanca, Amelia Rosseli, Sylvia Plath, Danielle Collobert, Ingeborg Bachmann, Reetika Vazirani et Nilgun Marmara.

 

Lucien Suel, Les versets de la bière, Dernier Télégramme, 16,00 €

Un journal (1986-2006) construit sur une alternance de notations plates, au raz de la langue, de faits anodins, élémentaires (« La terre du jardin est profondément gelée », « La nourriture est mauvaise ») relevant d’une vie particulière cependant riche en rencontres littéraires et quelque chose comme une construction beaucoup plus élaborée de réflexions intérieures, toutes écrites dans une volontaire dépersonnalisation relevant d’un autre registre qui serait celui d’une anthologie de la pensée générale oscillant entre langue de bois (« On préfère travailler quarante heures par mois ») et pensées immédiates (« on s’étonne de la hausse des prix ») ou humoristiques (« on donne de l’eau et des os à des chiens »). Un intéressant exercice d’écriture.

19 mai 2010

La poésie d'après Alain Badiou

La poésie est affirmative de façon essentielle. Le dire poétique, appelons-le comme ça, n'est rien d'autre que ce dire, la poésie n'a pas besoin de demander une autorisation, de comparaître en jugement, ni de se soumettre à une critique, elle est son propre dire, et elle doit simplment témoigner de l'absolue sincérité de ce dire […] La justification du poème est immanente, c'est sa tonalité, sa subjectivité patente qui fait que la poésie témoigne pour elle-même.

in Action Poétique n° 200, juin 2010

28 avril 2010

Ce qui fonde la poésie

Ce qui fonde la poésie c’est la forme obscure, justement, qui la sépare du discours. Chaque système, chaque forme de l’écriture s’offre au regard comme une monstration qui, du même coup, signe son identité et son message, et se referme aussitôt sur un secret initial. Voilà ce que nous sommes exactement – dit-elle – et comme nous devons rester : toujours à découvrir. Toujours énigmatiques à nous-mêmes.

Nous pourrions suggérer que l’écriture de la poésie n’a rien d’autre à exprimer que cette contradiction entre la pensée et son expression esthétique et littérale. La poésie est probablement l’une des garanties – parmi les plus dangereuses et les plus sûres – qui empêche notre monde de s’abandonner à l’uniformité. Il est possible de déceler dans sa forme et sa composition les éléments qui la relient aussi bien à notre origine qu’à notre possible futur. De toutes les façons que nous considérions l’aventure du langage et de la pensée, il faut en convenir, malgré la prétention des docteurs et des pédagogues, l’écriture de la poésie demeure entre les mains de ses artisans.

Paul Louis Rossi, Visage des nuits, Flammarion, 2005, pp. 13 & 14

19 novembre 2009

Lectures pour novembre 2009

La petite collection La Porte publie chaque année pour 18,00 € (port inclus) six recueils d’auteurs contemporains généralement de bonne qualité. Les deux derniers : Gérard Titus-Carmel, plus connu comme peintre, publie Brisées, quelques fragments saisis comme au vol d’instants fugitifs ; Hubert Haddad, Thrène, qui est, comme l’on sait, une lamentation, ici toute en finesse et retenue, sur la mort d’une personne aimée.

Isabelle Balandine Howald, La douleur du retour, ed. La cabane, 6,00 €

Une écriture du paysage où le paysage géographique se mêle intimement au paysage sentimental ; une écriture simple, agréable comme allant de soi et cependant si juste.

Julien Blaine, Cours minimal sur la poésie contemporaine, ed. Al Dante, 15,00 €

Inutile ici de présenter Julien Blaine qui est une des voix les plus tonitruantes de la poésie contemporaine. dans cet ouvrage, il se propose de donner à comprendre à partir de son anthologie personnelle d’exemples concrets de sa propre écriture, le fonctionnement des poésies dites « d’avant-gardes ».

Jan Baetens, Pour une poésie du dimanche, Les impressions nouvelles, 9,00 €

Dans une forme tournant autour du sonnet, un hommage de l’auteur à ceux qu’il nomme les « poètes du dimanche », c’est-à-dire ceux qui, contraints de travailler pour vivre, ont été influencés dans leur écriture par la pratique de leur métier. Jan Baetens leur prête alors son écriture en s’efforçant de voir ce qui peut transparaître du métier dans le poème. Un bel exercice de style…

Gérard Macé, Promesse, tour et prestige, ed. Gallimard, 12,00 €

Gérard Macé a beaucoup publié et ce recueil n’est que le dernier d’une longue série. Ici c’est à une réflexion sur la magie, magie du réel et magie des mots, qu’il, invite son lecteur, travaillant sur cette lisière étroite où le réel et l’imaginaire se rencontrent pour créer ce monde à part qui est celui du poème.

Mathieu Bénézet, Après moi le déluge, éditions Léo Scheer, 16 euros

« Ce livre est : sans clefs », dit Bénézet, alors qu’il ne s’agit que de lui, ou de Lui, et de l’autre, dans une oscillation continue entre la comédie de la réalité et celle de la représentation, entre la comédie du Je et celle du jeu des girations entre fausse dualité et fausse séparation, séparation, fameux schize, qui apparaît et disparaît dans un même mouvement.